Un mois que je n’ai rien écrit dans ce carnet. Quand je suis parti à la clinique j’avais emmené avec moi un petit calepin,
avec l’intention d’y noter chaque jour quelques mots et ainsi tenir le fil de mon histoire ; je ne l’ai pas ouvert. J’avais aussi emporté dans un cartable, des livres que je m’étais promis
de finir ou de relire – pour occuper le temps- préparant, organisant, soigneusement, avant de partir, mes journées de clinique ; décidé à mettre à profit ces moments de solitude à tout
ce que je remet toujours à un autre soir. Toutes ces promesses que l’on se fait lorsque l’on se retrouve sur le fil de la vie, l’ennui, la douleur - qui me clouait au lit- le balaie des
infirmières, des aides soignantes, des médecins, les visites, a tout effacé. Il y a des situations et des lieux, qui vous vident de toutes sèves et
vous ôtent toutes envies.
Mon opération prévue à 16 heures, a été retardée « parcequ’il y avait eu des urgences » et que « les enfants
passent en premier », m’a dit le chirurgien. Si bien que lorsque l’on m’a enfin emmené au bloc opératoire, où règne une température de chambre froide -je me demande encore comment l’on y
attrape pas la crève- j’ai eu peur que mes parents ne s’inquiètent de se retard dont ils ne connaissaient pas la cause et qu’ils pouvaient, dans les circonstances présentes, imputer à tout autre
problème. Je ne pensais qu’à eux, que je me devais de rassurer. La pièce était vaste, pour ce que je parvenais à percevoir, allongé sur mon brancard. Deux hommes en blouses vertes s’affairaient
méthodiquement autour de moi. J’ai pensé qu’il s’agissait de deux infirmiers, j’ai su plus tard que c’étaient deux médecins anesthésistes. J’ai demandé à l’un deux, s’il pouvait prévenir mes
parents du retard qu’avait prit mon opération, « pour ne pas qu’ils s’inquiètent », ai-je ajouté. Le type sans sourcilier, a pris un téléphone portable posé sur une table et m’a demandé
le numéro à appeler. Un brouillard commençait à envahir mon esprit. Je lui ai dicté très distinctement, avec ce qu’il me restait de lucidité mon numéro.
Il les a rassuré « Je vous appelle de la part de votre fils, il rentre seulement au bloc… », et il leur a donné la raison de ce retard. Quant il a eut raccroché je l’ai remercié
chaleureusement et l’autre type en blouse verte, qui continuait à me brancher à tout un tas d’appareils, m’a fait sur un ton goguenard : « ne lui dit pas ça, il va avoir la grosse
tête ! ». Ensuite il a ajouté : « maintenant vous aller vous sentir « embrumé », je crois me souvenir qu’il a dit « embrumé ». J’ai acquiescé d’un petit geste
de la tête, je commençait a me sentir emporté dans un sommeil cotonneux et j’ai juste eu le temps de dire : « ça commence déjà… ».
Je me suis réveillé dans ma chambre. Il faisait
nuit. Des tuyaux me sortaient ou bien entraient un peu partout dans mon corps ; j’étais figé, incapable du moindre geste, perclus de douleurs. Quand l’infirmière est entré j’ai tout juste eu
la force de prononcer ces mots : « J’ai mal… ». Une sonde qui entrait par l’une de mes narines traversait ma gorge et plongeait dans mon estomac pour le vider de tout ce qu’il
secrétait, comprimant au passage mes cordes vocales ; si bien que ma voix était rauque, cassée et résonnait comme un râle. L’infirmière sans m’avoir répondu est repartie pour revenir
quelques instants plus tard avec de quoi me faire une morphine. Très vite mes paupières se sont faites lourdes, puis un étrange sommeil, peuplé de rêves étranges, fantasmagoriques, m’a enveloppé
comme dans un drap.
Le lendemain matin, deux aides soignantes m’ont aidé à me lever et m’ont accompagné jusqu’au lavabo en tenant les sondes et les tuyaux qui me reliaient à des poches et des vases. Un calvaire.
Chaque geste, exécuté au ralenti était une douleur. Je me suis retrouvé nu devant ce qui faisait office de coin toilette et dans mon dos les deux femmes ainsi qu’une troisième qui était venu en
renfort, se tenaient, silencieuses, prêtes à intervenir à la moindre défaillance de ma part. L’une d’elle a enfilé un gant et me l’a passé dans le dos d’une main énergique, tandis que je lavais,
pour la forme, mes bras, mon torse, un peu les cuisses et mes parties intimes. Toilette de principe. Il y a des moments dans la vie où toutes pudeurs s’effacent, où le mot même
« pudeur » n’existe plus.
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